Ancienne écriture vietnamienne

Publié le 25 Juillet 2007



            ANCIENNE ECRITURE DU VIETNAM




Depuis les premiers siècles de notre ère jusqu'à ce jour, le Vietnam a connu trois sortes d'écriture :

1.      Le chu Hán ou chu nho (écriture des Han ou écriture des lettrés) : C'est l’écriture de la langue chinoise, imposée au peuple vietnamien par les conquérants chinois comme langue officielle. A cette écriture en caractères chinois correspond une lecture en sino-vietnamien, c'est-à-dire dans une prononciation directement dérivée du chinois du Xè siècle. Plus tard, durant la période de près de mille ans d'indépendance (938-1814), et même pendant les trente premières années de la domination française (1884-1917), les rois vietnamiens continuent à adopter le chu nho comme écriture officielle.

2.       Le chu nôm (écriture du Vietnam, nôm = nam) que certains auteurs dénomment "écriture démotique", c'est-à-dire écriture du peuple. Cette écriture, composée à partir des éléments et des principes des caractères chinois, fut inventée par des lettrés vers le XIIIè siècle pour écrire la langue parlée du peuple vietnamien.

3.       Le chu quôc ngu (écriture nationale) créé par les missionnaires occidentaux venus prêcher la religion catholique au Vietnam vers le XVIIIè siècle, est un système de représentation phonétique de la langue vietnamienne au moyen de l'alphabet latin. A partir de 1917, sous l'impulsion des autorités françaises, le chu quôc ngu et le vietnamien deviennent, à juste titre, l'écriture et la langue officielles du Vietnam. Tandis que le chu nho sert à écrire les phrases chinoiscs, le chu nôm et le chu quôc ngu enregistrent la langue parlée du peuple vietnamien. On est amené à conclure que seuls le chu nôm et le chu quôc ngu sont les vraies écritures nationales du Vietnam. En effet, selon une définition classique, pour qu'il y ait écriture, "il faut un ensemble de signes qui possède un sens établi à l'avance par une communauté et à son usage", et "il faut ensuite que ces signes permettent d'enregistrer et de reproduire une phrase parlée." (J. Février).

Aux origines du Chu Nôm: les caractères chinois

Pour une meilleure compréhension de la formation du chu nôm, il est donc indispensable d'avoir un aperçu général des principes des caractères chinois. Les lexicographes répartissent ces caractères en six classes (liu shu, en sino-vietnamien: luc thu). Selon la théorie traditionnelle, les caractères primitifs étaient des images et des symboles, toutes les autres classes se sont développées à partir de ces caractères primitifs, par composition ou par dérivation.

1.      Les images (xiang xing, en svn : tuong hinh) représentent des objets. Par exemple, les caractères shan et mu passent pour représenter la montagne et l'arbre.

2.      Les symboles (zhi shi, en svn : chi su) représentent des idées abstraites, des actions. Par exemple, le caractère shang (en haut, monter) fait d'une verticale et d'une oblique au-dessus d'une horizontale, s'oppose au caractère xia (en bas, descendre) fait d'une verticale et d'une petite oblique au-dessus d'une horizontale.

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3.      L'agrégat logique (hui y, en svn : hoi y) est une combinaison de deux composants concourant à indiquer le sens, à exprimer une idée nouvelle. Par exemple, le caractère ming (chanter) est composé de niao (oiseau) et de kou (bouche) : "oiseau" et "bouche" suggèrent l'idée de chanter.

4.      Les phonogrammes (xieng sheng, en svn : tuong thanh) sont formés d'un élément pris phonétiquement et d'un autre élément indiquant en gros l'ordre d'idée auquel le mot se rapporte. Le premier élément est la "phonétique", le second est la "clé". Par exemple, le caractère ling (sonnette) est composé de la phonétique linh (commander) et de la clé jïn (métal). La phonétique donne sa prononciation linh au mot ; la clé "métal" indique la nature de la sonnette qui est faite en métal.

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5.      Le retournement des caractères (jia jie, en svn : chuyen chu). Ce procédé consiste à ajouter, enlever ou déplacer certains traits d'un caractère existant pour obtenir un caractère dérivé. Par exemple, au caractère xiào (petit) on ajoute un trait jeté descendant, et on obtient un autre caractère shào qui signifie "peu nombreux, provisoire".

6.      Les faux emprunts (jîã jîê, en svn : gia tá). Ce sont des caractères dérivés obtenus par la modification de la prononciation des caractères existants. Par exemple, le caractère xiàng (mine, air) se prononce au 4è ton, et si on le prononce au 1er ton, on obtiendra un caractère dérivé xiãng qui signifie "mutuellement, réciproquement".

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Les règles d'invention du chu nôm

A partir des éléments et des principes de l'écriture chinoise, nos lettrés ont inventé le chu nôm pour écrire la langue vietnamienne. Ils ont adopté des procédés essentiellement fondés sur la phonétique : les faux emprunts et les phonogrammes.

A.       Les faux emprunts (gia tá)

1.      Transcrire des termes d'importation chinoise

Pour transcrire les termes empruntés du chinois (essentiellement des termes religieux, littéraires, administratifs, techniques... très nombreux dans le lexique vietnamien), on garde à la fois la graphie chinoise et la prononciation sino-vietnamienne du mot chinois emprunté. Par exemple, chu toa (présider), dai lô (boulevard), minh bach (clair), toán hoc (mathématiques).

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2.      Transcrire des mots proprement viêtnamiens

D'une manière générale, on importe la forme écrite du chinois, et on garde la forme orale (prononciation) du mot vietnamien à transcrire.

(a) Emprunter le caractère d'un mot chinois homophone du mot vietnamien qu'on veut transcrire, et le lire suivant la prononciation du mot vietnamien (qui est en même temps la prononciation sino-viêtnamienne du mot chinois). Par exemple. on écrit le caractère chinois chi (pronom personnel complément d'objet direct) pour transcrire le mot vietnamien chi (quoi) ; le caractère chinois qua (une ancienne arme) pour transcrire le mot vietnamien qua (traverser).

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(b) Emprunter le caractère d'un mot chinois ayant une prononciation à peu près identique à celui du mot vietnamien qu'on veut transcrire, et le lire suivant la prononciation du mot vietnamien. Par exemple, on écrit le caractère chinois biêt (séparé) pour transcrire le mot vietnamien biêt (connaître) , le caractère chinois nu (femme) pour transcrire le mot vietnamien nua (encore).

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(c) Emprunter le caractère d'un mot chinois synonyme du mot vietnamien qu'on veut transcrire, et adopter la prononciation du mot vietnamien. C'est en quelque sorte la lecture d'un mot chinois en viêtnamien, par le truchement d'une traduction simultanée (tout comme dans une pratique bien connue au Japon qui consiste à lire un. texte chinois en le traduisant instantanément en japonais).

Par exemple, on écrit le caractère chinois ky (chaise) et on lit ghé qui, en vietnamien, signifie "chaise"; on écrit un élément du caractère chinois vi (faire) et on le lit làm qui, en vietnamien, signifie "faire".

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B.      Les phonogrammes (hài thanh)

Nous savons que les caractères de cette classe sont formés de deux éléments : la phonétique qui indique la prononciation, et la clé qui précise le sens du mot. Par exemple, le caractère cát (sable) est formé par deux caractères chinois : la phonétique cát (propice) et la clé thô (terre). La phonétique donne la prononciation cát au mot, et la clé "terre" indique en gros la nature à laquelle le mot (sable) se rapporte.

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C.      Les agrégats logiques (hôi ý)

Ce sont des caractères formés de deux composants concourant tous à indiquer le sens. Par exemple, le caractère trùm (chef) est formé de deux caractères chinois : nhân (homme) et thuong (au-dessus). "Homme" et "au-dessus" évoquent l'idée de "chef”.

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On a remarqué que dans les textes et inscriptions en chu nôm en notre possession jusqu'à ce jour, les composés sémantiques sont extrêmement rares. Enfin, il existe des signes spécifiques à ajouter à côté d'un caractère chu nôm pour avertir les lecteurs qu'il faut modifier la prononciation du mot de façon à ce qu'elle soit conforme aux tons et aux flexions de la langue vietnamienne :

- soit à droite du caractère, comme le dâu cá (signe spécificatif) qui s'écrit ou , et le dâu nhâp nháy (signe clignotant) . Ce dernier, inventé postérieurement au dâu cá, se retrouve seulement dans les textes et les inscriptions en chu nôm à partir de la deuxième moitié du XIXè siècle,

- soit à gauche et en haut du caractère, comme ce signe qui est une forme réduite du caractère khâu mais employé comme signe spécifique, non comme une clé,

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Le chu nôm est créé principalement selon le principe gia ta, c'est-à-dire le principe des faux emprunts des homophones. Comme il y a beaucoup de mots vietnamiens qui n'ont pas d'homophones en chinois, on doit, en cas échéant, recourir à un des mots chinois ayant une prononciation proche de celle du mot vietnamien à transcrire. Ainsi, un caractère peut être lu de différentes manières ; plusieurs caractères peuvent figurer un même mot ; souvent les caractères chinois utilisés pour transcrire la phonétique ne représentent que des sons approchants. D'autre part, les abréviations des caractères ne sont pas faciles à interpréter et parfois, pour un même mot, deux auteurs écrivent différemment, il n'y a aucune institution pour unifier l'orthographe du chu nôm, afin de permettre aux Vietnamiens d'écrire et de lire de la même façon. Toutefois, du point de vue linguistique, le chu nôm peut être utile pour la langue vietnamienne. Les éléments sémantiques (les composants dénommés "clé") aident à déterminer les sens des homophones en quoc ngu. Le son nam, par exemple, s'écrit en quoc ngu par trois lettres N-A-M, et signifie ou "cinq" ou "année" ; mais en chu nôm ce son est transcrit de deux manières différentes suivant le sens :

(1) la clé niên qui signifie "année" + la phonétique nam (nam),

(2) la clé ngu qui signifie "cinq" + la phonétique nam (nam).

On voit facilement que le premier mot "nam" signifie "année" et le deuxième "cinq". Dans de nombreux cas le chu nôm permet aussi de distinguer les initiales d (z) de gi, ch de tr, les finales n de ng, c de t, etc.

Histoire

Malgré l'indifférence voire le dédain que nos lettrés ont affiché à son égard, le chu nôm , après avoir vu le jour vers le XIVè siècle, est arrivé à se confirmer au XVè siècle, et enfin à s'imposer dans la littérature nationale à la fin du XVIIIè et au XIXè siècles.

Les premières attestations du chu nôm

Nous ne savons pas exactement à quelle époque remonte la création du chu nôm. Comme preuve matérielle la plus ancienne de l'existence de cette écriture, on a souvent cité une vingtaine de caractères nôm représentant les noms de communes vietnamiennes, dans une stèle identifiée par H. Maspéro, (B.E.F.E.O., t. XII, no. 1), datant de 1343 (sous le règne de Tran Du Tông), sur la montagne Duc Thúy (province de Ninh Binh). Mais actuellement personne n'a pu retrouver cette stèle, ni l'estompage de ses inscriptions.

En 1970, Dào Duy Anh a signalé l'existence d'une autre stèle plus ancienne que la précédente, datant de 1210 (sous le règne de Ly Cao Tông), à la pagode de Bao An., au village de Thâp Miêu de l'ancienne province de Phúc Yên (actuellement Vinh Phuc), où l'on peut lire 21 noms de personnes, de villages, de hameaux en chu nôm. Par ailleurs, sur la foi du Kham Dinh Viet Su Thong Giam Cuong Muc (Annales du Viêtnam), c'est Nguyên Thuyên alias Hàn Thuyên qui, au début du XIIIè siècle, a utilisé cette écriture pour la création littéraire. Son exemple est suivi par deux autres lettrés Nguyên Si Cô (seconde moitié du XIIIè siècle) et Chu Van An (XIVè siècle). Quelques romans en vers écrits en chu nôm ont été attribués à la même époque : Trê Coc (La silure et le crapaud), Trinh Thu (La souris vertueuse),.. Mais à en juger d'après certains détails de forme, ils semblent être postérieurs au XIVè siècle.

La dynastie des Le et le développement de la littérature en chu nôm

C'est au XVè siècle que le chu nôm commence à se confirmer, notamment avec le Hong Duc Quoc Âm Thi Tap (Recueil de poésies en langue nationale de la période de Hong Duc), et le Quoc Am Thi Tap (Recueil de poésies en langue nationale) de Nguyên Trai. Ce dernier est le plus ancien recueil de poésies en chu nôm qui nous soit conservé. D'un style simple et naturel, ces poèmes dénotent un profond amour pour le pays, un amer dégoût à l'égard de la corruption qui sévit à la Cour, et un grand attachement pour une vie simple en retrait de la société. Il faut attendre le XVIè siècle pour constater des progrès appréciables du chu nôm dans la forme comme dans le fond. Le plus grand poète en chu nôm de cette époque est Nguyên Binh Khiêm. Son recueil Bach Van Quoc Ngu Thi Tap (Poésies en langue nationale de Bach Van) fait en quelque sorte l'apologie du loisir, de la solitude, de la communion avec la nature, et confesse d'une manière plus ou moins voilée le regret du poète de ne pouvoir mieux servir son pays.

Avec le XVIIIè siècle, la littérature en chu nôm continue à se perfectionner et à se développer dans différents genres : poésies, contes, et surtout romans en vers (truyen). En poésie, on peut signaler deux femmes de grand talent : Doàn Thi Diêm, auteur du Chinh Phu Ngâm (Complainte de la femme d'un guerrier), célèbre traduction en chu nôm d'une oeuvre en sino-vietnamien de Dang Tran Côn ; et Ho Xuân Huong, qui se distingue par le réalisme de ses vers frémissant de sexualité, et qui évoquent sans fard mais sans crudité les secrets du corps féminin.

On assiste à une floraison de contes, de fables, de chansonnettes (ca dao), d'histoires drôles (chuyen tiêu lâm), d'oeuvres anonymes de caractère humoristique et satirique, tels que Trang Quynh (Histoire du Docteur Quynh), Trang Lon (Histoire du Docteur Porc), Tu Xuat (Histoire du Bachelier Xuât), Ba Giai (Histoire de Monsieur Ba Giai), qui tournent en ridicule les travers de la société ainsi que les abus dans le système des concours littéraires de leur temps.

La transition dynastique et l’apogée de la littérature en chu nôm

Mais l'apogée de la littérature en chu nôm n'est vraiment atteinte qu'avec les romans en vers de la fin des Le et du début des Nguyên (fin du XVIIIè - début du XIXè siècles). Citons parmi les plus célèbres : Hoa Tîên (Lettre fleurie) de Nguyên Huy Tu, amélioré par Nguyên Thien ; Kim Van Kiêu (Histoire de Kim, de Van et de Kieu) de Nguyên Du ; Cung Oán Ngâm Khúc (Plainte d'une odalisque) de Nguyên Gia Thiêu ; Bích Câu Ky Ngo (Rencontre merveilleuse à Bïch Cau), anonyme ; Phan Tran (Histoire de Phan et Tràn), anonyme ; Nhi Do Mai (Les pruniers refleuris), anonyme ; Luc Vân Tiên (Histoire de Luc Van Tien) de Nguyên Dinh Chiëu , Thach Sanh (Le jeune Thach), anonyme ; Nu Tu Tài (La bachelière), anonyme...

Auprès du Kim Van Kieu de Nguyên Du, pâlissent toutes les autres oeuvres littéraires, qu'elles soient écrites en chu nôm ou en quoc ngu. Par la beauté de ses vers, par son admirable connaissance de la psychologie humaine, par sa peinture vivante et réaliste de toute une société, Kîm Van Kiëu est devenu un des livres de chevet du peuple vietnamien. C'est l'aboutissement d'une longue évolution de la langue nationale écrite en chu nôm, la synthèse de la poésie primitive des ca dao (chansonnettes) de mètre luc bat (six, huit) et de celle plus "savante" qu'on a vu apparaître dans Chinh Phu Ngâm et dans Hoa Tien.

Dans la première moitié du XIXè siècle, un genre de poésie, le ca trù (chant poème composé par des lettrés pour être chanté par des cantatrices) a été rénové et perfectionné par Nguyên Công Tru et Cao Ba Quat. Nguyên Công Tru, homme d'action et poète, a été peu apprécié par les rois Minh Menh et Thieu Tri. Sa vie mandarinale mouvementée a connu des moments de gloire (ministre, général) suivis d'humiliantes rétrogradations (simple soldat envoyé à la frontière). Aussi dans ses poèmes, surtout dans ses ca trù, on retrouve un étrange mélange de sentiments contradictoires : exaltation des exploits extraordinaires des héros, et aspiration à s'échapper des agitations pour se retirer dans des retraites dans la nature, résolution de se conformer aux normes, aux exigences de la morale confucéenne, et tendances à profiter de la vie, à s'adonner aux divertissements et aux réjouissances. Son langage est simple, naturel et souple. Ses expressions sino-viêtnamiennes sont toujours glosées par des locutions populaires du parler de chaque jour.

Confucéen, Nguyên Côug Tru clame à travers ses poèmes sa loyauté envers ses souverains bien que ceux-ci l'aient mal apprécié, tandis que Cao Bá Quat au nom même du confucianisme, s'insurge contre la monarchie décadente de son temps avec l'ambition de la rénover. Il qualifie son insurrection de "cách mênh Thang Võ" reprenant le mot de l'historien chinois Tu Ma Thiên (Simã Qian) quand celui-ci parle du roi Thành Thang (Cheng Shang) qui a renversé le tyran Kiet (jie) et du roi Võ Vuong (Wu Wang) qui a renversé le tyran Tru (Zhou). Un roi n'est, en effet, qu'un chargé de Mandat Céleste (thiên mênh = tian ming) pour s'occuper du bonheur de ses sujets. Cette mission ayant été mal accomplie, l'Empereur du ciel la lui enlèvera (cách = ge). Le terme “cách mênh" (ge ming, littéralement : enlever/mission), qui signifie "La rupture du Mandat Céleste" est employé aujourd'hui pour traduire le mot français "révolution".

Cao Bá Quát est considéré par ses contemporains comme l’un des plus grands poètes de son temps. On trouve dans ses poésies une sensibilité envers la beauté de la nature, une prise de conscience du caractère éphémère de la vie humaine, et surtout de la misère de son peuple. Il est le poète de la libation : il n'y a que l'alcool qui puisse l'aider à dissiper sa grande affliction devant les malheurs incontournables de la vie. Ses ca trù sont d'une pureté et d'un charme incomparables. Si Nguyên Công Tru a eu le mérite de rénover le genre du ca trù, c'est à Cao Bá Quát que revient la gloire d'avoir fourni à la littérature en chu nôm des ca trù d'une véritable perfection.

Autre femme poète en chu nôm du XIXè siècle, Bà Huyen Thanh Quan, (de son vrai nom Nguyên Thi Hinh), doit sa célébrité à la pureté et à l'élégance de ses vers, à la facture de ses quatrains aussi parfaite que celle des poésies des Tang, au charme de ses sentiments à peine dévoilés : vague et discrète mélancolie de la solitude, regret attendri à l'égard de l'époque glorieuse de la dynastie des Le.

Le temps du déclin

En 1858, la France décide de conquérir le Vietnam. Devant la supériorité des armes modernes, la Cour adopte d'abord une politique de concession, pour aboutir enfin à la capitulation. Mais le peuple vietnamien continue à lutter, lutte acharnée qui durera plus de quarante ans, dirigée par des lettrés et aussi par des rois comme Hàm Nghi, Thành Thái, et Duy Tan (qui, après leur échec, seront détrônés et déportés par les autorités françaises). La résistance a inspiré presque la totalité des écrits en chu nôm de cette époque. Les auteurs ne recherchent pas l'art pour l'art : la littérature constitue pour eux un moyen pour faire appel au patriotisme et au sacrifice pour l'indépendance du pays. De tous ces auteurs, lettrés connus ou auteurs anonymes, une figure dominante se détache : Nguyên Dinh Chieu.

Homme du Sud, Nguyên Dïnh Chieu a assisté, depuis le début des hostilités jusqu'en 1888, date de sa mort, à tous les événements douloureux de son pays. C'est le modèle du lettré patriote qui consacre sa vie à défendre, par la plume, la patrie en danger aussi bien que le Dao (voie) du sage, principe fondamental de sa vie propre. Parmi ses nombreuses œuvres en chu nôm, les plus importantes sont : Luc Van Tiên (Histoire de Luc Van Tien), roman en vers dont le héros, en dépit des vicissitudes de la vie, a tenu à rester attaché fermement aux principes confucéens ; Duong Tù Hà Mau (Duong Tu et Hà Mau), long poème exaltant le patriotisme et le confucianisme aux dépens des religions d'importation étrangère ; le Van Te Nghia Si Can Giuoc (Oraison funèbre en l'honneur des résistants sacrifiés à Can Giuoc) et le Van Te Truong Công Dinh (Oraison funèbre en l'honneur de Truong Công Dinh) où Nguyên Dinh Chieu pleure la mort des guérilleros de Cân Giuôc et celle du prestigieux chef de la résistance.

Enfin, le début du XXè siècle est marqué pas l'installation de façon durable du régime colonial, par les changements dans les structures de la société, par la naissance d'une catégorie de collaborateurs : mandarins, fonctionnaires, bourgeois, notables… et aussi par une nouvelle orientation et de nouvelles formes du mouvement national. Pourtant, nombreux sont ceux qui, par esprit intègre, refusent de travailler avec l'ennemi et se contentent de vivre dans la pauvreté. Conscients de leur impuissance, ils emploient souvent "l'humour satirique", arme propre aux faibles pour lutter contre des ennemis plus puissants. Mais, dans leurs oeuvres littéraires, les rires, les ironies, les sarcasmes sont souvent mêlés de tristesse et finissent parfois dans des sanglots larmoyants. Dans ce genre de littérature, il faut citer deux dignes représentants : Nguyên Khuyên et Tran Tê Xuong.

Nguyên Khuyên, illustre lettré, trois fois Premier Lauréat des Concours triennaux (Tarn Nguyên) et grand mandarin bien considéré au moment de la reddition de la Cour, prétexte une maladie des yeux pour demander sa retraite anticipée. Il a même refusé une nomination aux fonctions de Gouverneur de province proposée par les autorités françaises. De retour dans son village natal, vivant sobrement, il commence à écrire des poèmes en chu nôm, s'inscrivant par là dans la longue tradition de littérature populaire satirique. Son humour est plein de finesse, riche en allusions voilées, mais ses critiques ne sont pas pour autant moins acerbes. Nguyên Khuyên écrit aussi des vers plus ou moins lyriques, où il exprime son amour pour la nature, dépeint un paysage automnal ou le vol d'un oiseau migrateur dans les cieux, se recueille dans l’évocation d'anciennes amitiés, et s'attendrit devant les misères des victimes des calamités naturelles. Son langage est sincère, raffiné, pittoresque, et du plus pur vietnamien. Souvent il s'apitoie sur lui-même : A quoi servent tous ses diplômes, ses connaissances, ses dignités mandarinales, quand il lui faut se résigner à croiser les bras devant l'invasion de son pays par les étrangers, devant les misères et les souffrances de ses compatriotes?

Tran Tê Xuong, plus connu sous le nom de Tu Xuong (Bachelier Xuong), est un poète satirique très populaire. Il a échoué plusieurs fois aux Concours triennaux et, faute d'argent, n'a jamais eu accès à une nomination mandarinale. De ses échecs et de sa pauvreté, il garde un amer dépit. Comme Nguyên Khuyên, il dirige ses pointes d'attaque contre les mandarins, fonctionnaires, bourgeois, serviteurs des conquérants... Très vite, ses vers sont connus de la population et colportés à travers tout le pays. Si Nguyên Khuyên est tout en finesse, voilé, implicite, Tran Tê Xuong s'adonne aux images crues, aux tournures violentes et même à la grivoiserie. Quand, dans quelques rares poèmes, il dédie ses vers à Phan Boi Châu, révolutionnaire pour qui il a une grande admiration, son ton devient plus grave et empli de tendresse. Tran Tê Xuong n'écrit pas en chu nho, mais seulement en chu nôm. Son langage est populaire - c'est le parler du peuple de tous les jours – exempt de toute allusion littéraire ou mythologique.

Nguyên Khuyên et Trân Tê Xuong sont les poètes de la dernière étape de la littérature en chu nôm. Bientôt une nouvelle génération, formée à l'école occidentale, prendra le relais des lettrés de culture chinoise.

Bilan

En somme, l'évolution du chu nôm, avec laquelle s'identifie celle de la langue vietnamienne, a duré plus de quatre cents ans. Et à partir du XVIIIè siècle, de nombreuses oeuvres littéraires écrites en chu nôm "moderne" arrivent à s'imposer non seulement dans la masse populaire mais aussi chez les lettrés. La création du chu nôm est l'oeuvre d'initiatives individuelles, motivées par le besoin incessant de l'homme vietnamien d'extérioriser, de fixer par écrit ses sentiments intimes, et par l'aspiration du peuple vietnamien à parachever son indépendence. C'est la réaction de toute une nation face à la domination culturelle étrangère. Ainsi le chu nôm a-t-il connu un grand essor chaque fois que survient un mouvement national de grande ampleur.

Au XIVè siècle, alors que le pays vit ses plus beaux jours d'indépendance, le roi Tran Anh Tông rappelle aux responsables de la diffusion des Ordonnances Royales et des papiers administratifs qu'il faut traduire ces documents en chu nôm pour permettre à la population de comprendre leur contenu. Hô Qui Ly (1400-1407), un roi jaloux de l’indépendance culturelle de son pays, fait traduire quelques classiques confucéens en chu nôm et décrètc l'usage de cette nouvelle écriture dans les courriers administratifs. Nguyên Huê (1788-1792), après avoir repoussé 1’invasion chinoise, décrète à son tour l'usage du chu nôm dans l'administration et dans les concours triennaux. Puis, à la fin du XIXè siècle, au moment le plus critique de l’histoire Nguyên Truong Tô, un lettré, ancien étudiant à Rome et à Pans, n'adresse pas moins de quinze placets au roi Tu Duc pour une réforme radicale du pays, dont celui de 1867 propose le remplacement des caractères chinois par le chu nôm, la rénovation et l'unification de cette écriture, la publication de dictionnaires en chu nôm à l'usage de l'admimstration et des écoles, afin que tout le monde dans le pays écrive et lise de la même façon. Tu Duc se laisse d'abord séduire, mais l'occupation progressive du pays par les Français, le conservatisme fanatique de la Cour finissent par le convaincre de rejeter ces propositions.

Du chu nôm au chu quôc ngu

Nous avons passé en revue les noms des plus grands auteurs de la littérature en chu nôm. Ceux-ci sont décidément bien nombreux dans notre panthéon vietnamien. Mais ce que l'on oublie souvent, c'est que leurs oeuvres sont toutes écrites en chu nôm. Autrement dit, c'est grâce à cette écriture que le peuple vietnamien a pu produire de magnifiques oeuvres littéraires: depuis les romans en vers de Nguyên Du, de Nguyên Huy Tu, les complaintes de Chinh Phu Ngâm et Cung Oan Ngâm Khuc jusqu'aux poésies de Nguyên Cong Tru, Cao Ba Quat, Hô Xuân Huong, Bà Huyên Thanh Quan, Nguyên Khuyên, Trân Tê Xuong, pour ne citer que les plus connues. Toutefois, aujourd'hui, comme peu de personnes peuvent déchiffrer cette écriture, on est obligé de transcrire ces oeuvres en chu quoc ngu pour les rééditer à l'usage des écoles, des bibliothèques, etc...

Comme le Vietnam, plusieurs pays, ayant subi pendant de nombreux siècles l’influence culturelle de la Chine, ont adopté son écriture non seulement pour transcrire les mots d'importation chinoise, mais aussi pour écrire leur propre langue, il en est résulté des systèmes composites, plus ou moins durables : le japonais mêle des signes syllabiques (kano) et des caractères chinois ; le coréen, à l'heure actuelle, dispose d'un système alphabétique non phénicien, mais ces deux langues font encore un large usage des caractères chinois, notamment dans les oeuvres philosophiques, littéraires et techniques... Seul le vietnamien s'écrit uniquement au moyen de l'alphabet latin.

A partir de 1917, de l'écriture nôm, système de notation des mots, nous sommes passés à l’écriture quôc ngu, système de notation des sons. Dans le système de notation des mots, il y a autant de signes que de mots, cela suppose un stock condidérable de signes, de caractères; par conséquent il faut une très grande mémoire pour retenir un nombre suffisant de caractères nécessaires à la lecture. Alors qu'en notant seulement les éléments phonétiques qui constituent les mots comme dans le quôc ngu, par exemple, on obtient un matériel graphique beaucoup moins encombrant.Les grands écrivains en chu nôm ont légué une langue vietnamienne déjà policée et raffinée. Et puisque le chu quôc ngu est un moyen de notation à la fois simple et facile à manier il a la faculté de transcrire fidèlement cette langue, permettant une expression plus aisée des sentiments intimes de notre peuple, une diffusion plus large des idées nouvelles importées de l’Occident, contribuant par la suite au changement de l'homme et de la société vietnamienne dans les étapes à venir.

Source : Võ Thu Tinh
 

Rédigé par Dominique TRẦN

Publié dans #La langue vietnamienne

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